Les yeux dans la poche

La circulaire évolue chaque fois un peu plus, et désormais, vous pourrez retrouver dans chaque numéro, une nouvelle rubrique. Cette rubrique, c’est la nôtre, c’est la vôtre, un petit bout de votre quotidien, de vos expériences, heureuses ou malheureuses, dans un monde où le handicap n’est pas toujours bien compris, par méconnaissance ou indifférence. Avec dérision, colère ou humour, nous allons prendre la vie par l’autre bout de la lorgnette, du côté de ceux qui perçoivent ce que d’autres ne voient pas avec leur regard valide. Alors que ce soit histoire d’en rire ou d’en déplorer, nous allons partager des petits moments de vie pas comme les autres, ce qui change un peu de la routine et c’est tant mieux ! Pour notre 1er témoignage, nous découvrons la mésaventure de Mr Allard où l’incompréhension succède à la surprise, pas forcément bonne. Place à Mr Allard qui nous raconte ses déboires avec un chauffeur de bus qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez…

 Nous avons besoin de vous pour faire vivre cette rubrique, alors contactez-nous pour nous faire part de vos histoires, vos expériences et nous les publierons dans la circulaire et sur le site.

« Vous êtes aveugle quand cela vous arrange ! … »

 Ce matin lundi 10 décembre, lorsque je suis descendu de la navette à Saint Eloi, à 9h15, je suis tombé du bus avec ma fille de deux ans dans les bras. Je suis malvoyant depuis vingt ans, avec une canne blanche. Je suis allé trouver le chauffeur pour lui faire part de ma chute en lui montrant qu’il s’était garé trop loin. Il m’a fait remplir une déclaration et m’a dit qu’il n’était pas responsable si je tombais en descendant du bus. De plus, il a ajouté un argument « nauséabond » sur mon handicap : il a précisé qu’il me connaît et qu’il me voit courir après les bus donc, pour lui, je suis un simulateur. Je le cite : « Vous êtes malvoyant quand cela vous arrange ». Je trouve qu’au lendemain du Téléthon, entendre ce type de propos est abject. Je suis atteint d’une rétinite pigmentaire et d’un glaucome depuis ma naissance. Le « quand cela m’arrange » est en réalité de l’autonomie.

Oui, je ne pleure pas sur mon sort, je me bats, je suis à pied, je prends les transports urbains et je cours après le bus comme tout le monde. Quand je prends une borne ou une vitre, cela « m’arrange » ? Je trouve ces propos méprisants. Je compte en faire part autour de moi, car ce qui est grave, c’est l’attaque sur l’apparence physique. Sous-entendre que ce handicap « arrange » celui qui en est atteint suppose que l’individu profite de son état. Et au fait… avoir deux yeux et conduire un bus, peut-être que cela m’arrangerait bien. Dans une société où on se plaint du tout contre tous, il serait temps que l’on réfléchisse sur le vrai sens de l’effort collectif et citoyen. J’en ai marre de ceux qui détestent la différence !

« Chacun sentira que son bonheur n’est point en lui mais dépend de tout ce qui l’environne » (Discours sur la vertu, Jean-Jacques Rousseau, 1757).

 André ALLARD. Source : La Gazette (Montpellier)